Alexandre, Philippines, 4 juin 2020

Les soccer boys une bienheureuse compagnie

Au cœur du bidonville de Navotas à Manille, Kuya Alex nous parle de la présence de l’équipe de foot des soccer boys lors de l’enterrement du papa de l’un d’eux, présence qui a “transformé l’absurde mort en élan de vie”.

«Papa, papa, pourquoi est-ce que tu nous as abandonné? Ne me laisse pas tout seul !»

Voici le cri déchirant que notre petit Buboy, le cœur broyé de douleurs, a hurlé de toutes ses forces en cette nuit du trente-et-un décembre devant le cadavre défiguré de son papa transpercé de coups de couteau assassins. Et ses larmes ont coulé, coulé, coulé en flots incontrôlables, comme des geysers inépuisables prenant leur source au cœur mystérieux de Fils. Et ses larmes ont roulé, roulé, roulé à en perdre haleine, venant se mêler intimement aux veines du sang paternel innocent, maculant cette sordide cabane de Market 3 illuminée de la nouvelle année.

«Alex, kuya Eddie est mort. Buboy n’est pas venu avec nous. Il pleure trop.» C’est ainsi que Kian, le capitaine des Soccer Boys (notre bienheureuse petite équipe de foot de Market 3) nous a annoncé la nouvelle à l’aube de ce premier janvier, alors que nous nous retrouvions tous pour aller à la messe et rendre visite à notre évêque, Monseigneur Ambo. Je n’en crois pas mes oreilles. Je ne peux pas y croire. Je fais répéter Kian pour être certain de bien avoir compris son verbe tagalog. Il répète et raconte alors comment kuya Eddie a été assassiné en pleine nuit de fête, par un voisin bien alcoolisé. Il raconte aussi comment un groupe d’adultes l’a réveillé, lui demandant d’aller reconnaître le corps afin d’annoncer à Buboy que son père avait perdu la vie. Kian est ému de raconter cela. Les autres p’tites bouilles des Soccer Boys, qui l’accompagnent, semblent bien tristes, portant le poids de la souffrance de notre petit Buboy.

Je n’arrive pas à croire tout ce que j’entends. Et je me remémore quelques heures plus tôt. Nous étions en compagnie de Buboy à Market 3 pour célébrer la nouvelle année : des pétards, la joie de la célébration, un verre de vin offert par une maman, des spaghettis au ketchup en pagaille, des airs de karaoké en folie…

Quelques jours plus tard, kuya Eddie doit être enterré. Comme il est de coutume, un convoi funéraire vient lever le cercueil exposé au cœur du bidonville depuis déjà une semaine. Un cri déchire le ciel de ce nouveau jour. Celui de Buboy. Tout de blanc vêtu, en compagnie de sa maman et de ses deux sœurs, il entoure le carrosse métallisé qui emporte son papa loin de sa terre. Normalement, une foule d’amis, de passants, de membres de la famille et d’autres curieux se pressent pour entourer le défunt et l’accompagner vers son ultime demeure. Une longue file de pèlerins se forme alors derrière le carrosse funèbre et chemine en silence vers le cimetière, arrosant le pavé de larmes et inondant le ciel de pleurs incontrôlés, stimulés par les mélodies nostalgiques et dégoulinantes d’émotions que crachent les haut-parleurs du véhicule mortuaire.

Ce matin-là, personne. Personne pour accompagner Buboy et sa famille. Aucun ami. Aucune famille. Aucun curieux. Je suis là, représentant notre petite communauté Points-Cœur. Au moment du départ, j’entends des murmures. Les gens s’agitent. Des voix me parviennent. Des expressions d’admiration fusent. De la porte d’une cabane, j’aperçois alors toute la bande des Soccer Boys qui s’avance, tous vêtus de blanc, sourire aux lèvres. Ils sont propres. Leurs cheveux habituellement arrangés dans une pagaille innommable, sont bien peignés. J’apprends qu’ils ont passé la nuit ensemble afin d’être prêts pour faire la surprise à Buboy. Comment ont-ils réuni les quelques pesos pour acheter les jerricans d’eau nécessaires à leur douche matinale? Dieu seul le sait. Les voilà maintenant qui entourent Buboy toujours en larmes. Comme des frères, ils sont tous bras sur les épaules, silencieux, aux côtés de leur copain. Moi, derrière, je contemple, très ému, cette compagnie qui transfigure l’absurde mort en élan de vie. J’ai peine à ne pas verser une larme, tellement ce spectacle est bouleversant. Les mamans des enfants (bien évidemment au courant de la surprise) sont fières de leurs fils. Elles aussi, ont le visage ridé de larmes. Le convoi funéraire se met en branle sur des airs chagrins. On marche en silence. Les reniflements de Buboy rythment notre route. Ses copains le portent de cœur et d’âme. Lui, qui d’habitude est le dernier des derniers, l’ultime défenseur de l’équipe de foot, le gamin qui ne se met jamais en avant, la poussière de vie qui virevolte, passe et s’efface. Le voilà au cœur de la compagnie, de notre petite compagnie des Soccer Boys. Cela m’émeut infiniment. Et je crois que le cœur de Jésus est lui aussi infiniment ému.

Le moment est venu, pour kuya Eddie, de rejoindre sa dernière demeure. Alors que les croque-morts se chargent du cercueil, un évènement achève de transfigurer ces instants de grâce. Les Soccer Boys se sont réunis en cercle, se tenant par les épaules, comme ils le font avant chaque match de foot. Ils appellent leur copain Buboy. Et voilà que Kian, le capitaine, ainsi que Mauro sortent d’une petite boîte en carton, des pigeons blancs et gris. Je les reconnais. Ce sont leurs propres pigeons. Ceux qu’ils élèvent patiemment, comme beaucoup d’adolescents du quartier, et qu’ils entraînent à des courses dans le ciel. Ce sont (après leur ballon de foot) leur trésor. Ils y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. Lorsqu’ils les font voler dans le bidonville de Market 3, leurs pigeons reviennent toujours dans leurs mains, car ils connaissent les lieux. Mais là? Kian explique alors à tous que ces deux pigeons vont porter l’âme du papa de Buboy vers le Bon Dieu.

Plus un bruit ne vient troubler cet instant de grâce. Même les deux croque-morts ont interrompu leur travail et regardent ce qui se joue devant leurs yeux. Le temps s’est comme arrêté. Chacun retient son souffle. Alors, dans un geste magistral et empreint d’une profonde révérence, Kian et Mauro, au cœur du cercle formé par leurs copains, les yeux ancrés dans ceux de Buboy, lancent au ciel de ce jour les pigeons blancs et gris. Les rayons du soleil, déjà haut, recueillent ce don gratuit de vie. Dans un éclair fulgurant et à tire d’aile, les deux oiseaux s’élèvent au ciel de l’histoire. Les regards innocents de nos Soccer Boys contemplent ce vol d’adieu, chargé de l’âme de kuya Eddie. Et moi, je contemple ces bouilles tournées vers le Ciel, forcément ému d’un tel acte de Foi.

Dans le jeepney qui nous ramène vers Market 3, Buboy, inquiet, demande à Kian comment les pigeons vont retrouver le chemin pour revenir dans leurs cages de bambou. Eclair de silence. Kian sourit. Tout le monde sait bien que leurs pigeons ne reviendront pas. Ils ont été offerts. La maman de Buboy, alors extrêmement émue, prend la parole: «Les enfants, je n’ai rien à vous offrir car je n’ai pas un seul peso. Pardon. Si vous n’aviez pas été là, nous aurions été tout seuls. Vous êtes notre seule famille. Merci ! » Et de pleurer à chaudes larmes au creux de l’épaule de sa fille aînée.