Marion, Pérou, 17 mai 2020

Le cœur transpercé

Marion nous raconte comment elle a vécu la Semaine Sainte à l’école de la Vierge Marie, au pied de la Croix, en accompagnant Gaby dans ses derniers jours.

A peine sortis de la Vigile Pascale, le samedi soir, nous avons appris que notre amie Gaby était internée à l’hôpital sous assistance respiratoire, en état grave. Son frère et sa sœur étaient décédés la veille. Voilà comment la réalité du Covid est venue nous frapper en plein fouet, la veille de Pâques. Jusqu’alors, tout cela me paraissait loin, comme si notre petit quartier excentré de Lima pouvait demeurer épargné par ce drame humain. Cette réalité était restée bien au dehors de notre maison où nous étions enfermés depuis un mois, où elle était seulement venue nous effleurer en ne voyant plus que des visages masqués au travers de la fenêtre.

Ce soir-­là, nous avons tous été assommés par cette nouvelle. J’ai eu le cœur transpercé de douleur et d’inquiétude. Gaby, grande amie du Point-­Cœur depuis de nombreuses années, n’avait pas encore cinquante ans. Mais il est vrai qu’elle avait des problèmes importants de santé, ce qui l’aura fragilisée. C’était une femme de grande foi et d’une générosité extraordinaire. Elle savait accueillir chacun en toute circonstance, avec amour et simplicité, comme ses propres enfants. Elle fut une mère pour beaucoup.

Je l’avais vue quinze jours auparavant, avec Inès, lors d’une de nos rares sorties, assise à l’entrée de sa maison comme à son habitude. Elle nous avait saluées affectueusement, nous demandant comment allaient nos familles là-­bas,en France. Elle m’avait interrogée sur ce que je comptais faire le jour de mon anniversaire, regrettant de ne pas pouvoir le fêter avec nous. Avant que nous continuions notre route, elle nous avait promis qu’elle nous inviterait à manger une pachamanca lorsque tout cela serait terminé (plat de fête péruvien), ce que je m’étais précipitée à noter dans la to-do list post confinement, me réjouissant à l’idée de pouvoir passer un moment avec elle…

A ce moment-là, en imaginant Gaby mourante sur son lit d’hôpital, il était clair pour moi que l’espérance de Pâques n’était pas seulement un mot qui nous fait dire avec confiance que tout ira bien demain, qui nous permet d’être joyeux en toute circonstance (et surtout le jour de Pâques)… Non, l’attente de la Résurrection nous fait réellement passer au pied de la croix, contemplant, avec Marie, le Christ crucifié. Le vieux Siméon, lui, avait prophétisé : «Ton cœur sera transpercé par une épée.» [Luc 2, 35]. Marie, le regard tourné vers ton fils cloué sur le bois de la croix, voyant le sang et l’eau couler de son côté transpercé, étais-­tu encore et déjà dans l’espérance de sa Résurrection ? Comment as-­tu pu demeurer debout ? Mais son cœur transpercé par le glaive de la douleur a alors été capable d’y accueillir ses enfants d’adoption, l’Eglise toute entière. Son cœur de mère a pu devenir source de consolation pour tant d’âmes souffrantes. Quel grand mystère! Comme si une âme transpercée, face à la perte d’un être aimé, pouvait alors s’ouvrir à un amour encore plus grand. Ouverte à la Grâce de Dieu, la blessure de notre cœur peut devenir une source jaillissante de compassion.

La seule chose que sa fille, Emilsen, nous a demandée, a été de prier pour sa maman. Le jour de Pâques, le cœur en paix, j’avais la certitude profonde que Gaby n’était pas seule. Par sa foi, elle savait que Dieu était à ses côtés, souffrant avec elle, et que la Vie ne s’arrêtait pas là. Gaby est décédée un jour plus tard. Mais, entrée dans le repos et la Vie éternelle, elle continue sans aucun doute de veiller sur ses enfants.