Hermine, Roumanie, 30 avril 2020

Le bleu de ses yeux s’est changé en un triste gris

Face à l’impuissance d’une présence qui ne parvient pas à rejoindre la solitude de son amie, Hermine redécouvre la puissance de la prière puisque “Lui peut tout pour elle”…

« L’essentiel est invisible pour les yeux », comme la profondeur de l’amour qui l’unissait à son mari et que je n’avais pas soupçonné. Je ne l’ai jamais vu, jamais croisé, ni même entendu parler de lui (ses mots, à elle, toujours très pudiques m’ont peut-être suggéré sa présence sans que je n’y prête attention). Mais, lorsqu’il s’en est allé, le vide est devenu brutalement palpable. Lui, que l’on ne voyait pas sur la photo, se révélait bien visible sur le négatif. Et le jour où il a rejoint la patrie éternelle, elle, s’est écroulée. Petite plante fragile, exposée à tous les vents, secouée, perdue. Exilée. Et cet exil, si difficilement compréhensible, la rend folle. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, cependant, si l’on daigne la regarder avec davantage d’acuité, on se laisse émouvoir parce qu’elle n’en est étrangement que plus vivante, plus humaine.

L’été, dans son étroite cuisine baignée de lumière, elle nous installait autour de la table de bois peinte, chacune sur un tabouret recouvert d’un coussin aux motifs dépareillés, aux couleurs délavées (charmant) puis, elle sortait du placard un bocal de fruits au sirop qu’elle nous servait avec cet empressement qui lui est si propre. Elle s’asseyait alors, légèrement en retrait, penchée en avant, les mains entrelacées au creux de son tablier, les cheveux ébouriffés comme toujours. De sa petite voix rapide, butant quelquefois sur une syllabe, s’empêtrant dans une liaison ou trébuchant parmi les homonymes, elle demandait alors de nos nouvelles, ponctuant nos échanges de quelques « bine… bine… », « foarte bine ». A l’entour flottait une indéfinissable odeur d’essentiel, comme un parfum venu des sommets dégagés par cette magnifique simplicité, ce grand calme qui l’habitent. Sur elle, un pull aux motifs rose et vert d’eau, années quatre-vingt, râpeux, légèrement troué. Un tablier aux motifs naïfs et fleuris, porté sensiblement de travers. Des mules usées jusqu’à la corde recouvrant des chaussettes de laine tout aussi vétustes, font tout à fait bon ménage. Et dans cette cuisine, un peu désordonnée, où une multitude de provisions, bocaux et ustensiles s’entremêlent harmonieusement, cette vieille dame toute frêle, me semble grande et belle. Peut-être est-ce cette lueur d’éternité qui brille au fond de ses iris azurés, lorsque nous récitons invariablement quelques « Bucură-te Marie », avant de nous quitter.

La lumière de février qui traverse maintenant la vitre, a perdu de sa candeur. Le soleil brille pourtant dans un ciel clair, l’air est léger, mais rien ne parvient à estomper l’ombre qui noircit le creux de ses yeux. Assise, prostrée devrais-je dire, recroquevillée, amaigrie, le regard perdu dans le vide. Ce regard autrefois bleu, limpide et franc, aujourd’hui gris comme un jour brumeux où la pluie lourde mélange le ciel et la terre, brouillé, perdu, lointain et triste. Une tristesse si vive, si profonde, qu’elle vous plonge, rien qu’à la regarder, dans un précipice sans fond. Je la regarde et j’ai mal. J’ai si mal. Mais ce n’est rien comparé à la souffrance qui la submerge désormais. Assise, l’une en face de l’autre, Mollie et moi nous regardons désemparées : elle est si loin, assise entre nous,
près de cette même table de bois peint, mais perdue, errant dans un ailleurs inaccessible. Terrible impuissance que de voir celle autrefois si familière, désormais étrangère, toujours aimée mais étrangement imperméable à toute consolation. Emmurée dans un chagrin abyssal. Les manches de son pull de laine, désormais exagérément grand, serrées aux poignets par de petits élastiques, ne laissent dépasser que deux mains décharnées et anxieuses. Elle les serre l’une contre l’autre, les broie sur un coin de la table ou les laisse retomber dans le creux de son tablier. Ses épaules tombent, son dos s’affaisse, même son visage semble ployer sous une détresse infinie. Ses yeux surtout, lorsqu’elle les plonge dans les nôtres, semblent vouloir s’accrocher désespérément quelque part pour ne pas sombrer. Mais elle est seule. Seule. Je pourrais lui tenir la main mais je ne l’atteindrai pas. Là où elle se trouve, elle est seule. Les mots qui nous parviennent sont rares, et ceux qui arrivent à nous retentissent tel un écho au fond d’un gouffre de solitude. Elle répète. Machinalement. Répond. Machinalement aussi. Elle se lève. Se rassied aussitôt. Part et revient aussitôt. Se tait, longuement. Murmure. Une plainte. Sursaute. Elle a peur. Nous lui parlons doucement. Récitons une prière ensemble. En vain. Elle est loin. Mais non, pas en vain. Lui, peut tout pour elle. Lui seul. Tanti Eleonora a bien essayé elle aussi. Elle l’a invitée, lui a fait parvenir de petits paquets. Un peu de riz. Une crêpe au fromage. « Il faut bien qu’elle mange ». Elle s’inquiète et veut bien faire mais, invariablement, ses invitations déclenchent la panique : « Nu știu… nu știu… nu știu… », s’écrit-elle. Elle ne peut pas venir. Elle ne sait pas. Elle ne sait plus. Elle est terrifiée. Anxieuse. Elle nous avoue pourtant : « Doamna Turcu, c’est elle qui se fait le plus de souci pour moi. Elle est sainte… sfântă… sfântă… ». Le reste se perd dans cet insondable vide. Elle voit la main tendue mais ne peut la saisir. Elle sent le regard aimant mais ne peut pas se laisser aimer. Son humanité n’a pourtant pas disparu. Elle est revêtue du relief abrupt de la souffrance. Plus vivante parce qu’éprouvée, broyée, crucifiée.