Marion, Pérou, 5 mars 2020

Un chemin d'espérance pour Yaneli

Marion nous présente Yaneli, un visage blessé par la drogue et l’épreuve de la maladie…

Yaneli est l’une de ces amis qui m’apprend à vivre dans la confiance et l’espérance en Celui qui peut tout. J’aimerais vous conter un peu de son histoire et de son chemin parcouru ces derniers mois. C’est peut-être un peu long, veuillez m’en excuser. Mais il m’est difficile de parler d’une personne avec peu de mots. Car ce qu’elle est, va bien au-delà de sa situation familiale, de ce qu’elle a fait, ou de ce qu’elle a vécu. Chaque personne est un mystère à découvrir, qui se dévoile dans le temps, la confiance et sous un regard d’amour.

Yaneli est une jeune fille de quinze ans qui a tout fait pour fuir sa réalité. Ce qui se comprend. Elle vit avec sa mère et ses trois frères et sœurs dans un cabanon de bois précaire de 10 m2 désordonné, le sol jonché de déchets, ou les chats et les poules vont et viennent… Sans vous peindre un tableau détaillé, il est difficilement imaginable de pouvoir vivre ainsi. Lydia, la maman ne travaille pas depuis des années pour des problèmes de santé semble-t-il, et a beaucoup de mal à s’occuper de ses enfants, à s’assurer qu’ils aient de quoi manger et à suivre leur scolarité. Yaneli souffre de cette absence d’attention maternelle, qu’elle exprime souvent avec colère et ne cesse de nous dire : « Ma mère ne fait rien ». Depuis deux ans, cette jeune adolescente a commencé à passer plus de temps dans la rue que chez elle. Le vol, l’alcool, la drogue sont devenus peu à peu ses échappatoires, jusqu’à atteindre un fort état de dépendance. Je l’ai connue assez fuyante et réservée au début de ma mission, passant au Point-Cœur à l’improviste pour boire un thé ou se doucher. Un jour, alors que nous regardions ensemble les albums photos de la maison, elle m’avait demandé : « Comment me vois-tu ? ». Au-delà de ses airs fuyants d’adolescente rebelle, je lui ai répondu que je voyais en elle une grande force intérieure qui pourrait lui permettre d’aller de l’avant. A d’autres reprises, en l’écoutant, j’ai pu percevoir qu’elle recherchait un regard bienveillant, qui ne la juge pas, et qui lui dise qu’elle est quelqu’un. Chose qu’elle ne trouvait pas auprès de ses « amis » de la rue. C’est ce regard d’amour que nous pouvions lui offrir.

Yaneli a une grande confiance envers le Point-Cœur. Encouragée par son désir de s’en sortir, la communauté entreprend depuis près d’un an des démarches pour qu’elle puisse entrer à Mundo Libre, foyer de réhabilitation pour des adolescents tombés dans l’addiction. Depuis le début de ma mission, ces démarches me semblent interminables, alors que nous voyions Yaneli se perdre toujours un peu plus, et que nous passions pas mal de temps à courir après elle pour l’accompagner à tel ou tel rendez-vous. Fin janvier, une place s’est libérée à Mundo Libre. Après un premier entretien, ils étaient prêts à l’accueillir trois jours plus tard. Yaneli y était allée de son propre chef, prête à entrer immédiatement. La veille de son entrée, impossible de la trouver. Elle n’était pas retournée chez elle et nous n’arrivions pas à la contacter. Et c’est là que le désespoir a commencé à nous gagner. Si elle n’y allait pas maintenant, il était probable qu’elle n’ait pas d’autre chance d’être accueillie dans ce lieu. Notre unique recours demeurait la prière. Les sœurs de Guayabo, une autre communauté de religieuses de la Ensenada, des amis… Tous se préoccupaient pour Yaneli, et la portaient à cet instant dans leurs prières. Sachez combien je me suis sentie impuissante et désemparée ce jour-là. Nous pouvons essayer de faire tout notre possible pour aider nos amis ; mais au final, nous sommes face à leur propre liberté et seule leur volonté leur permettra de pouvoir s’en sortir. Il ne nous appartenait pas de pouvoir sauver Yaneli, en pensant savoir ce qu’il y aurait de meilleur pour elle. Alors, nous sommes conduits à tout remettre dans les mains du Seigneur avec foi et espérance, afin que se fasse sa volonté. Lui qui est l’unique Sauveur de nos vies. Lui qui prend soin de ses enfants. Lui qui aime Yaneli plus que n’importe qui, bien qu’elle ne le sache peut-être pas encore.

Alors que nous l’attendions plus, Yaneli est apparue miraculeusement sur le pas de notre porte à 21h30, droguée et avec de la fièvre. Mais elle était bien là. Comme si au fond d’elle, sa conscience profonde lui avait donné la force de se tourner vers la main qui lui était tendue. Ce soir-là en pleurant, elle nous a dit : « Quand je suis mal, il n’y a personne qui est là pour moi. Ma mère n’est pas là. Mes amis non plus ». Que répondre face à ces larmes d’abandon ? Lui dire que nous ferons tout pour être à ses côtés, et que nous l’aimons pour ce qu’elle est. Avant de nous quitter, elle nous pris chacun dans ses bras avec affection et reconnaissance. Le lendemain, elle a pu intégrer le centre de Mundo Libre.

Si seulement les difficultés avaient pu s’arrêter là. Dix jours après, elle a dû être emmenée d’urgence à l’hôpital, car la fièvre ne la quittait pas. La présence de sa mère était nécessaire pour qu’elle puisse être prise en charge. A la nuit tombée, Inès et Carol ont donc conduit Lydia jusqu’aux urgences à 2h de route, elle qui ne quitte jamais sa maison (Mundo Libre est au sud de Lima, proche de Guayabo). Cela semblait au-dessus de ses forces, bien qu’elle se préoccupait énormément pour sa fille. Elle me disait : « Je ne peux pas y aller, ce n’est pas que je ne veuille pas. Je n’ai pas la force. Mais avec Dieu tout est possible ». Les médecins ont diagnostiqué une tuberculose à Yaneli. Elle lui a certainement été transmise par sa sœur aînée, malade depuis plusieurs semaines, et dans l’environnement confiné de leur maison il y avait tous les risques de contagion. Les éducateurs de Mundo Libre nous disent alors qu’ils ne peuvent pas garder Yaneli, jusqu’à ce qu’elle se soigne, pour éviter tout risque de contagion pour les autres filles de l’institut. Nous nous retrouvons de nouveau désemparés. Où va-t-elle pouvoir aller ? Sachant que si elle rentrait chez elle, dans ces conditions de vie, elle aurait peu de chance de se soigner, et pire ce serait la renvoyer directement à la rue. Mais le soir même, après sa sortie de l’hôpital, Sœur Marianna nous appelle pour nous dire qu’elle avait trouvé un foyer tout proche qui pourrait l’accueillir le lendemain. Un autre miracle ! Yaneli a ainsi été confiée aux personnes de cette maison d’accueil Sembrando Esperanza (Semant l’espérance, qui porte bien son nom), des personnes en or, disposées à l’accompagner à tous ses rendez-vous médicaux, qui prennent soin d’elle au quotidien comme personne n’a peut-être su le faire auparavant. Je me souvenais alors de ses mots : « Il n’y a personne qui est là pour moi ». En quelques semaines, jamais autant de personnes ne l’auront autant accom- pagnée. Chacun se faisant petit instrument dans la main de Dieu.

Yaneli a beaucoup souffert, car presque deux semaines sont passées avant qu’elle ne puisse commencer son traitement. Et alors qu’elle se retrouvait seule, avec 40° de fièvre, son seul désir était de retourner chez elle auprès de sa maman. J’étais avec elle lorsque le diagnostic de tuberculose pleurale a été confirmé. En sortant du cabinet du pneumologue, je me suis surprise à la voir très calme et souriante. Elle acceptait paisiblement de rester dans ce foyer le temps de son traitement, comprenant que c’est ce qu’il y avait de mieux pour elle. Elle me dit ensuite : « Dites à ma maman que je l’aime, et qu’elle prenne bien soin d’elle. Et de mon petit frère aussi ». Ses mots me laissent sans voix. Elle qui avait tant critiqué et renié sa mère. Qu’il est beau de voir s’ouvrir un chemin de réconciliation et de pardon au sein de cette famille éprouvée.

Aujourd’hui Yaneli suit son traitement à Sembrando Esperanza, et nous espérons qu’elle puisse retourner à Mundo Libre quand elle ira mieux. Le chemin de Yaneli est le fruit de nombreuses âmes en prière, qui l’ont présentée avec toute leur foi au Seigneur. Et sans aucun doute des vôtres aussi. Si vous le pouvez, priez pour elle s’il vous plaît, car son chemin est encore long.